La Corse sous nos yeux…

Depuis le milieu des années 80, la France s’est littéralement métamorphosée : son industrie, sa paysannerie, ses villages et ses traditions se sont comme évaporés sous nos yeux. Le pays est désormais dominé par les loisirs et la consommation, l’habitat périurbain, ainsi que par une culture et des usages hybridés. C’est le propos de La France sous nos yeux, un ouvrage en forme de radiographie à hauteur d’homme, signé Jérôme Fourquet et Jean-Laurent Cassely.

A lire les réactions intéressées qu’il suscite on voit bien que tous les territoires se reconnaissent dans l’analyse proposée et la Corse, qui s’est longtemps crue à l’abri, n’est pas en reste. On ne peut pas dire que l’on découvre ces phénomènes à proprement parler mais personne n’avait jamais rassemblé et mis en perspective toutes ces données pour donner à voir cette France d’après.

C’est ce que les auteurs résument dans l’une des phrases clefs de l’ouvrage : « l’écart entre le pays tel qu’il se présente désormais à nos yeux et les représentations que nous en avons est abyssal ».

Il est impossible de résumer ici les 477 pages d’analyses illustrées par des cartes originales mais je veux partager avec vous quelques-uns des aspects les plus remarquables de ce road trip en commençant par l’une des cartes les plus frappantes de l’ouvrage.

Taux de décédés dans leur département de naissance

Celle qui porte sur l’évolution du taux de personnes qui décèdent dans le département dans lequel elles sont nées. Trois régions se distinguent par l’intensité du brassage de population : l’Ile-de-France, PACA et la Corse. Mais alors que les deux premières connaissent des mouvements importants de population depuis 50 ans, la Corse a atteint le même taux de brassage en seulement 25 ans. C’est dire si les mouvements de population des dernières décennies ont été puissants.

Comment ne pas s’interroger à partir de cette carte sur l’impact de ces mouvements sur les représentations politiques et résultats électoraux parfois surprenants que l’on a constaté sur la même période ?

Je veux souligner également l’intérêt de la partie de l’ouvrage qui porte sur la nouvelle hiérarchie des territoires en fonction de leur degré de désirabilité. Dans l’après-guerre l’attractivité d’une région se mesurait à la richesse des sols, aux infrastructures ou encore à la présence d’une main d’œuvre qualifiée. Aujourd’hui, elle doit répondre à des critères bien différents : est-ce que la mer est à proximité, la montagne, est-ce qu’il fait beau,… ? Cela donne des territoires triple A qui attirent les retraités et ceux qui aujourd’hui peuvent travailler là où auparavant ils partaient en vacances.

Le coq Chantecler d’Edmond Rostand

C’est d’ailleurs cette analyse qui a récemment porté Bastia au sommet d’un classement de L’Express et conduit le maire de Bastia à commettre une vantardise un peu décalée à la mode du coq Chantecler d’Edmond Rostand :

« Je chante! Et, tout à coup,
Je recule,
Ébloui de me voir, moi-même, tout vermeil,
Et d’avoir, moi, le coq, fait lever le soleil !
« 

Toute une partie non moins intéressante est consacrée à l’analyse des conséquences sociales de ces mutations économiques avec la fin de la grande classe moyenne qui se trouverait fracturée par un phénomène que les auteurs nomment la démoyennisation par le haut et par le bas.

La démoyennisation par le haut concerne cette minorité qui consomme du premium et que nous connaissons bien en Corse (meilleur taux de vente de véhicules de luxe ou de SUV par exemple) ou encore d’une autre portion qui fait un pas de côté pour consommer non pas plus mais mieux : on achète bio, des produits locaux en circuit court, on se déplace en voiture électrique,…

Et puis il y a la démoyennisation par le bas qui concerne cette partie beaucoup plus importante de la population qui décroche ; celle qui n’arrive pas à suivre et qui passe par le système de la débrouille. Ce sont les adeptes des promotions bas de gamme, du bon coin, des paris en ligne, des jeux de grattage et qui s’endette et se surendette pour consommer. Un phénomène qui frappe singulièrement la Corse.

Toute une autre partie de l’ouvrage est consacrée aux métiers de la France d’après avec la fin de la classe ouvrière et l’émergence des métiers orientés client de la nouvelle classe ancillaire : magasiniers, livreurs, aide soignants, serveurs, saisonniers,… Autant de métiers qui scotchent les salariés au bas de l’échelle et les maintiennent bien souvent dans une forme de précarité. L’ouvrage rappelle qu’il y a seulement 2 niveaux professionnels chez Amazon (ouvriers / employés ou agents de maîtrise) quand la convention collective des commerces de détail, à laquelle elle est pourtant rattachée en prévoit 6.

Enfin, un autre aspect mérite vraiment d’être lu et partagé c’est celui du nouvel imaginaire culturel qui porte cette mutation. En effet, les identités locales demeurent avec de nouvelles couches culturelles qui se rajoutent et conduisent parfois à un phénomène qu’ils appellent l’hybridation. C’est sans doute un phénomène qui a toujours existé dans l’histoire des civilisations mais c’est son importance qui frappe ici. C’est notamment le cas de l’américanisation de notre culture : l’américanisation par le bas avec Coca Cola, les burgers, les blockbuster et maintenant Netflix et l’américanisation par le haut si l’on considère par exemple le modèle de la Silicon Valley.

Cette fascination profonde pour l’Amérique, les auteurs la documentent jusqu’au plus haut sommet de l’État en l’illustrant avec les propos d’Arnaud Montebourg relatant sa joie intense lors d’une visite gouvernementale à Washington « Comme si l’aboutissement symbolique d’une carrière politique française ne pouvait se concevoir qu’à la Maison Blanche, le plus contemporain du saint de tous les saints ».

La couche culturelle américaine concerne bien entendu la Corse. Aussi bien l’américanisation par le bas que par le haut avec de nombreux chefs d’entreprise ou chercheurs d’origine Corse qui évoluent au contact de la Tech américaine. On se souvient aussi du voyage très « diplomatique » des tout nouveaux élus de la Corse en mars 2016 à Washington. Il n’y a pas eu de rencontre avec Obama, ni avec personne d’ailleurs, mais les médias locaux ont publié les beaux selfies qui ont été pris devant… la Maison Blanche !

Enfin l’ouvrage s’achève sur une analyse des répercussions politiques de cette métamorphose. Les auteurs constatent que les territoires « désirables » attirent les classes moyennes et supérieures avec un niveau d’études au moins égal au BAC+2 alors que les territoires en perte d’attractivité, en général les anciens sites industriels non reconvertis et la plupart nombreuses banlieues périurbaines éloignées de la mer ou de la montagne, attirent les populations moins instruites et donc moins favorisées.

Je vous livre in extenso la dernière phrase du livre car elle résume mieux que je ne pourrais le faire leur analyse : « Et ce n’est pas un hasard, bien sûr, si les trois forces politiques qui ont connu la dynamique la plus favorable ces dernières années – le macrono-libéralisme de LREM, le courant identitaire du RN et l’écologie politique des Verts – sont chacune porteuses d’un projet de société global, associant un modèle économique, une vision de l’avenir, une conception de l’environnement, des rapports de genre et à l’altérité spécifiques. Comme s’il fallait des partis d’après pour représenter les clivages nouveaux surgis dans la France d’après. »

Je vous laisse le soin d’en tirer les enseignements politiques pour le territoire qui nous concerne.

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